SELF-DÉFENSE, UN SUJET À CONTROVERSE

Factuel

 

On ne va pas tourner autour du pot. Une confusion importante existe pour le plus grand nombre entre l’apprentissage des principes de self-défense et sa mise en situation réelle. Si on souhaite concrètement mettre en application la self-défense, il faut se confronter à un contexte de danger. Aller au front, dans un endroit à risque, aller au combat dans une cage avec des gants pour ressentir cette sensation d’affrontement, d’agression. Encore qu’une frappe sans gant soit déjà très différente d’une avec gant. Même dans les sports de combat, on retrouve la notion d’opposition dans le combat, mais pas celle d’agression, non applicable en club. On peut s’interroger, est-ce réaliste de faire une mise en situation réelle ? Est-ce à la portée de tous ? Est-ce ce que l’on recherche et ce dont on a besoin ? Est-ce acceptable de prendre le risque important de se blesser ? Nous verrons par ailleurs qu’éviter le combat est un élément de self-défense. En fait, la question claire pour définir la self-défense est « comment réagir face à une agression ? » et ouvre le champ de plusieurs options. Selon nous, la self-défense donne les clés pour avoir le plus de chance de s’en sortir « au cas où ». L’idée de se tester après plusieurs années de préparation est saine, dans le sens où on a conscience que l’apprentissage est académique, mais que le passage au concret est complètement autre chose. L’art martial n’est pas une application de la self-défense, il sert à se préparer, à avoir tous les outils en magasin pour comprendre celle-ci. C’est tout l’objet de la thématique ici, en toute humilité. Loin de la notion de combat, le Goshin (la protection du corps et de soi) sert avant tout à s’élever humainement.

 

 

La condition physique

 

La première chose qui vient en tête, pour mettre le plus de chance de son côté en self-défense, est d’avoir préalablement une bonne condition physique. Il s’agit là d’un travail personnel, une exigence qui nous est propre. L’intérêt ici de l’art martial va être d’amener le goût de l’effort, d’apporter des exercices éducatifs par les gestes, la posture, en sécurité. C’est aussi d’amener une diversité d’exercices de renforcement musculaire et de récupération. En revanche, la difficulté réside dans le fait que cinq minutes de renforcement musculaire pur est suffisant dans un entrainement d’une heure, le but principal étant de se réveiller musculairement et articulairement. Lors d’un échauffement d’une quinzaine de minutes, celui-ci est en lien avec des exercices de fondamentaux martiaux. Il serait disproportionné de passer la moitié du cours sur du renforcement musculaire (ou alors il faudrait un cours entièrement dédié à cela). Il est déjà bien assez difficile à notre époque pour les élèves d’avoir une belle assiduité. La séance se porte donc prioritairement sur l’apprentissage martial. La bonne solution étant d’amener le maximum de matière à l’élève pour qu’il puisse se préparer personnellement physiquement selon son besoin. Le but réel en séance pour un objectif purement physique, est d’apprendre à connaitre son corps. Il s’agit par exemple de développer sa motricité, de se repérer dans l’espace, de dissocier ses membres, d’améliorer son explosivité,  de son endurance, de sa force, de sa vitesse, de son amplitude, de son impulsion, de sa tension, de son relâchement, de sa respiration etc. C’est aussi maîtriser ses limites, sa récupération, son contrôle, l’absence de crispation, etc. Bref, tant de choses pour mieux manier son corps. Ce sont ces aptitudes physiques et martiales qui aideront à un bon développement musculaire et de souplesse. Il est confortable d’avoir une bonne musculature, mais c’est mieux de savoir l’utiliser !

 

 

La confiance en soi

 

L’expérience, le rythme, l’apprentissage de nouvelles habitudes, le goût de l’effort, sont des éléments parmi d’autres qui amènent à l’affirmation de sa personnalité. L’art martial apporte la discipline, une rigueur personnelle qui aide à renforcer la confiance en soi. Tant de qualités et de valeurs martiales au service de son propre développement.  Il est préférable d’être un groupe uni pour apprendre, de travailler sur soi, de s’entraider, pour amener la maîtrise de soi en devenant une personne sereine. Tout cela aidera à se sentir prêt, un trait de personnalité essentiel pour diminuer les chances d’être agressé. La confiance en soi est à elle-seule une thématique très large nécessitant un approfondissement plus important. Pour faire plus bref, on peut affirmer que le conditionnement, le modelage de son esprit et de son corps participent à ce renforcement. Les aptitudes martiales sont nombreuses en ce sens, comme par exemple les principes shisei (l’attitude juste) et zanshin (l’esprit alerte) qui font l’objet d’une explication détaillée. Il est vital d’avoir conscience que la confiance en soi est un préalable pour se donner plus de chances face à une agression mais n’est pas suffisant. Elle ouvre la porte du développement de l’instinct, seul véritable élément de réaction nécessaire pour contrer un affrontement imprévu et inévitable. 

 

 

L’instinct

 

L’instinct est sans aucun doute ce qu’il y a de plus difficile à appréhender. On ne peut juger son efficacité avant d’avoir été exposé à une situation le nécessitant. Se sentir menacé, sans que l’agression ne soit encore physique change déjà la donne. Le risque est imminent, le fonctionnement animal de notre cerveau reptilien prend le relais. Quelques éléments de sensation peuvent permettre de mieux comprendre. Le corps est en alerte maximale, la vue se rétrécit, il reçoit une dose d’adrénaline immense et immédiate, le cœur palpite fort et brusquement, une sueur corporelle envahit la peau, et les muscles se contractent intensément. Tout cela va scléroser le jugement de l’esprit, en état de choc, voire amener à la paralysie par la panique. La sensation est très loin de l’idée d’un « défi ou duel » que certains pourraient s’imaginer. Cette situation est impossible à mettre en œuvre dans un entrainement. On peut renforcer son instinct malgré tout. Se créer des bons automatismes où l’inconscient prend le relais, est un des objectifs bénéfiques dans la pratique martiale. Les exercices de conditionnement, comme par exemple la gestion de la respiration, le réflexe de se protéger, la manière de se placer, de ne pas être statique, le sen-no-sen (la perception dans l’attaque) aideront à ne pas rester pétrifié. D’ailleurs, nos entrainements intègrent la pratique du randori (l’enchainement libre), qui aide grandement à l’acquisition de ces automatismes. Lors d’une agression, la terreur glacera le sang, elle sera forte, mais il faut espérer ne pas garder cet état de sclérose (dû à cette sensation d’affrontement inévitable). Et cela grâce à ces automatismes. Pas grand chose de ce qu’on a dans le coffre sortira au moment venu. Bouger, se protéger, sortir de la torpeur, sera déjà une très grande réussite. 

 

 

Le syndrome du « tout, tout de suite »

 

Une mise au point s’impose. Une des contradictions de notre société actuelle réside dans le fait de vouloir obtenir tout rapidement et facilement. C’est aux antipodes de l’apprentissage de la self-défense et de l’art martial. Par exemple, le développement de l’instinct, décrit plus haut, nécessite des années de pratique. Il est aisé de croire qu’en quelques séances avec un contenu maigre, sans bases et sans fondements, mais uniquement de petits mouvements, principalement des coups-bas rapides et simples, dépourvus de valeurs humaines, on va « savoir » quelque chose de la self-défense. C’est un petit aperçu d’une mode qui appauvrit la pensée de la richesse martiale. Pour imager le propos : une maison a besoin d’une dalle solide, stabilisée durant des mois, voire des années, puis d’une construction brique par brique.

 

 

Self-défense, une finalité ?

 

Chaque élève a démarré et poursuit sa pratique martiale pour diverses raisons. Cela peut être pour les entrainements très dynamiques, pour la diversification et la richesse technique martiale, ou pour simplement avoir une activité associative conviviale et régulière. On constate cependant ces dernières années une hausse impressionnante de personnes voulant apprendre à se protéger, et protéger leurs proches. C’est une très noble pensée, malheureusement particulièrement d’actualité. Souvent, le ressenti qui va avec, c’est d’enlever sa peur et être en capacité de se battre. La difficulté est d’assimiler qu’on n’apprend pas sainement dans la crainte ou dans la violence. Au contraire, il faut vivre l’art martial, prendre du plaisir, vivre ces entrainements avec joie dans l’instant présent, doraku (la joie sur la voie). C’est un engagement fort d’apprentissage, et le conseil est de plutôt garder à l’esprit que « ça pourrait me servir ». Une fois encore, vouloir des applications concrètes au premier cours, est la même erreur que vouloir tout, tout de suite. C’est à l’inverse des valeurs martiales. Donc on pourrait dire que sa motivation initiale peut être là self-défense, mais que dans son apprentissage, ce n’est pas ce qui prime, mais est toujours présent à l’esprit. Par exemple, en self-défense, un coup-de-pied sera réalisé aux genoux (efficace, dangereux pour celui qui reçoit la frappe, rapide et applicable si on est en jean). En revanche, dans un entrainement, on travaillera régulièrement en hauteur pour gagner en mobilité, fluidité et souplesse de son corps. Sans aller dans plus de détails, il faut avoir à l’esprit que « qui peut le plus, peut le moins ». Au final, une adaptation de la pratique martiale pour une application en self-défense est accessible une fois que les bases fondamentales et la technicité sont acquises. L’art martial peut s’avérer utile pour se défendre, mais il y a tellement d’autres valeurs qui doivent avoir leur place dans son apprentissage !

 

 

Un comportement approprié, une réaction proportionnée à hauteur de l’agression

 

Il est primordial de tout mettre en œuvre pour éviter « la bagarre », de toujours privilégier le dialogue, la discussion, de tout faire pour éviter le conflit. La réaction ne doit pas provoquer l’ouverture des hostilités lorsqu’on sent que cela va mal se passer. En exemple, garder les mains ouvertes dirigées vers l’agresseur peut l’inciter à la prise de distance, contrairement aux poings serrés qui sont clairement une invitation au combat. C’est aussi là une vraie différence entre un art martial et un sport de combat où on est déjà rentré dans l’affrontement physique. Alors que l’absence d’hostilité par un comportement stable, raisonné par le contrôle de soi peut modérer la violence subie. Les lecteurs sont invités à lire « L’Art de la guerre » de Sun-Tzu, concernant les stratégies guerrières. Bien que datant de plusieurs siècles, les situations sont toujours applicables, comme « le combat qu’on gagne est celui qu’on ne mène pas ». La riposte à l’agression ne doit pas être supérieure à de la légitime défense, pour ne pas se mettre en danger judiciairement. Cela passe par un contrôle de soi renforcé par un entrainement assidu.

 

 

Goshin, la protection de soi

 

En évoquant la self-défense, un mot sur notre style martial, le Goshin-Système. Il y aura évidemment une réflexion complète sur le goshin. Comment se positionner, les distances stratégiques, les attitudes, la manière de se protéger, les automatismes par la pratique du randori sont des apports de la self-défense constamment inclus dans notre démarche d’apprentissage. Pour les avancés de notre style, on met également des équipements de protection lors de séances spécifiques pour faire un peu de pieds-poings avec légère opposition en sécurité. On retrouve de l’intérêt pour être moins statique, dans le but de libérer le mouvement et les changements d’appuis, de ne pas être trop bas sur ses jambes, d’avoir une logique dans la succession d’enchainements et surtout de se protéger efficacement. Il peut également y avoir une pratique ponctuelle et occasionnelle en tenue civile, ou avec des mises en situation (en extérieur, contre un mur, milieu étroit etc.). Au-delà de cela, les formes au sol (travail au sol, roulades, chutes) ne sont pas adaptées à la self-défense. Il s’agit d’exercices pédagogiques ludiques qui, par exemple, trouvent leur utilité malgré tout pour bien se réceptionner si la personne chute en extérieur. Avant tout, l’art martial est pour son bien-être, un travail important sur sa posture et des exercices pour préserver son corps et son esprit. Même si parfois l’acquisition technique peut être difficile, elle est très bénéfique pour le corps lorsqu’elle est maîtrisée. L’expression corporelle est un art, la forme artistique a de nombreux bienfaits pour son mental et sa créativité. Même si on se dépense à une séance sportive dans l’optique de se défendre, il ne faut pas se limiter à cela. Les arts martiaux représentent bien plus !

 

Kevin Lansard